sdenwxinkhMon meilleur ami adore les bonbons. Je lui en apporte souvent quand je viens le voir.

Et voyez-vous, je me fiche totalement que cela puisse choquer les gens. Il adore les bonbons, alors je lui en apporte. Point.

D'ailleurs, je me fiche également de cette expression étrange qu'ils prennent lorsqu’ils me voient parler avec lui. C’est vrai que nous n’avons rien en commun, et alors ? Est-ce qu’il faut forcément se ressembler pour être bien ensemble ?

J’ai le droit de parler avec qui je veux, non ? Ce que les gens peuvent être sectaires, parfois, je vous jure…

En général, on passe notre temps à discuter. Parfois on se fait un pique-nique, lorsqu'il fait beau. Pas de quoi fouetter un chat, vous voyez bien.

Ce qui ne les empêche pas de nous jeter des regards outrés. J’ai même entendu quelqu’un s’exclamer « C’est scandaleux ! » une ou deux fois. Pourtant, on ne fait rien de mal :  Ce n’est pas de sa faute, à mon ami, s’il est dans cet état.

C’est vrai qu’il n’a pas toujours été comme ça. Depuis quelque temps il n’est plus que l’ombre de lui-même. Avant il soulevait 120 kilos tous les soirs dans la petite salle de sport qu’il avait aménagée dans sa cave, et, lorsqu’il riait, sa voix était aussi puissante qu’un grondement de tonnerre.

Il ne rit plus, mon ami.

Mais est-ce une raison suffisante pour que j’arrête de venir le voir ?

Je ris pour deux, c’est tout. Ainsi tout est comme avant, ou presque.

Ça choque les autres de me voir aussi gaie. C’est qu’ils ne comprennent pas.

Ils ne comprennent pas que je ris pour deux.

Ce jour là j’étais venue lui annoncer la bonne nouvelle. Et c’est ce jour là que, pour la première fois, il m’a vue pleurer.

- Mon roman va être publié ! Le premier éditeur à qui je l’ai envoyé a accepté le livre tout de suite, tu te rends compte ?

En temps normal il m’aurait soulevée de joie dans les airs. Avec mes 42 kilos, il m’aurait arrachée du sol aussi facilement que l’on soulève une plume… mais il est resté impassible, et j’ai senti une énorme vague de tristesse s’emparer de tout mon être. Tout à coup, les larmes se sont mises à couler d’elles mêmes sur mon visage. Elles se sont mises à couler tranquillement, comme un fleuve en crue dont les eaux débordent après un orage. Je n’ai pas cherché à les arrêter.

- C’est à toi que je vais le dédier, ai-je ajouté calmement, surprise de constater que ma voix était presque joyeuse.

Il n’a rien répondu mais cela n’avait aucune importance.

J’ai souri en regardant le jour décliner lentement à travers les arbres.

- Il faut que je parte, maintenant. Mais je reviendrai. La prochaine fois j'apporte de la musique.

J’ai ramassé les restes du pique-nique, fourré une fraise tagada dans ma bouche, puis, le cœur léger, à peine consciente du regard choqué que m’a lancé le vieil homme qui passait près de moi, je suis sortie.

Oui, c’est avec le cœur léger que je suis sortie du cimetière.